Le trinxat, je l'ai d'abord goûté au restaurant. Puis en grande surface, sous vide, réchauffé à la poêle. Les deux versions sont correctes : honnêtes, réconfortantes, avec ce goût de chou et de pomme de terre fondu ensemble qui est exactement ce qu'on attend d'un plat de montagne. Mais à chaque fois, j'avais la même pensée : c'est cher pour des patates et du chou.
Parce que c'est fondamentalement ça, le trinxat. Des pommes de terre, du chou vert frisé, un peu de lard si on veut, de l'ail, de l'huile d'olive. Des ingrédients que les familles andorranes et catalanes avaient sous la main en hiver, quand rien d'autre ne poussait à cette altitude. C'est la cuisine de la contrainte devenue tradition, et comme souvent avec ce type de plat, la contrainte a produit quelque chose de vraiment bon.
La trinxadora est le couteau traditionnel à double lame qui sert à hacher grossièrement le mélange. Je n'en ai pas. Vous n'en avez probablement pas non plus. Un couteau de cuisine ordinaire fait exactement le même travail il faut juste accepter que le résultat soit légèrement moins homogène, ce qui n'est pas un défaut. En restauration, on utilise un hachoir mais j'ai essayé avec un mixeur plongeur. Le résultat est probant mais il ne faut pas trop mixer.
Trinxat signifie "haché" en catalan. C'est le plat hivernal par excellence des Pyrénées catalanes et andorranes, consommé de la Catalogne espagnole à la Cerdagne française, avec des variantes locales selon les vallées. En Andorre, il est considéré comme un plat national au même titre que l'escudella.
La base est toujours la même : pommes de terre et chou vert frisé bouillis ensemble, puis écrasés et hachés grossièrement, revenus à la poêle avec de l'ail et de l'huile d'olive jusqu'à former une galette dorée. Les lardons ou le bacon sont l'ajout traditionnel : ils apportent le gras et le sel qui manqueraient autrement. Mais la version sans viande existe et se tient très bien.
Ce qui distingue le trinxat d'une simple purée de chou-pomme de terre, c'est la cuisson à la poêle finale. C'est elle qui crée la croûte dorée, légèrement croustillante, qui contraste avec l'intérieur fondant. Personnellement j'ai eu un petit peu de mal avec la cuisson à la poêle et j'ai testé la cuisson au four dans des moules ronds en silicone et ça fonctionne !!
Notes : les pommes de terre farineuses donnent une texture plus liée que les pommes de terre à chair ferme. Le mélange se prépare la veille . La galette se cuit à la poêle au moment de servir. Version végétarienne : remplacez les lardons par une pincée de paprika fumé dans l'huile d'olive. Se congèle bien en galettes individuelles précuites.
Version traditionnelle avec lardons : faites revenir 150 g de lardons fumés ou de bacon coupé en petits morceaux dans la poêle avant d'ajouter le mélange pomme de terre-chou. Le gras rendu par le lard remplace partiellement l'huile d'olive et parfume l'ensemble. C'est la version qu'on trouve dans les restaurants andorrans. Le chorizo fonctionne également très bien.
Version végétarienne : supprimez simplement les lardons et compensez avec un filet d'huile d'olive généreux et une pincée de paprika fumé. Le paprika apporte la note fumée que le lard aurait donnée — sans viande, le résultat reste très satisfaisant. C'est ma version préférée pour un repas de semaine.
Version avec butifarra : dans certaines vallées catalanes, le trinxat se sert avec de la butifarra negra (boudin noir catalan) posée sur la galette. Si vous en trouvez en Andorre ou en Espagne voisine, c'est une combinaison remarquable : l'amertume légère du boudin tranche avec la douceur du chou.
Version plus légère : remplacez un tiers des pommes de terre par du panais ou du céleri-rave. La texture reste proche, le goût est plus complexe, et la charge glucidique diminue.
Ne pas sous-cuire le chou. Le chou doit être vraiment bien cuit, fondant, presque défait, avant d'être mélangé aux pommes de terre. Un chou trop ferme ne s'intègre pas bien au mélange et donne une texture désagréable dans la galette finale. Comptez 20 à 25 minutes de cuisson à frémissement.
Ne pas trop écraser. Le trinxat n'est pas une purée lisse. Il doit rester grossier, avec des morceaux identifiables de chou et de pomme de terre. Un écrasement à la fourchette ou au presse-purée grossier suffit, éventuellement un léger coup de mixeur plongeur (léger).
Ne pas précipiter la cuisson à la poêle. La galette a besoin de temps pour former sa croûte. Feu moyen, patience : 8 à 10 minutes par face sans toucher. Si vous remuez ou retournez trop tôt, la galette se fragmente et vous perdez le croustillant.
Bien égoutter après cuisson. Les pommes de terre et le chou rendent beaucoup d'eau à la cuisson. Égouttez soigneusement et laissez sécher quelques minutes dans la passoire avant d'écraser : un mélange trop humide ne forme pas une galette cohérente à la poêle.
Le trinxat, c'est le genre de plat qui explique pourquoi la cuisine de montagne mérite autant de respect que la grande gastronomie. Pas de technique complexe, pas d'ingrédients rares, pas d'équipement particulier. Juste du temps, du feu, et la connaissance de ce qu'on peut faire avec peu. En Andorre, ce plat a nourri des familles pendant des siècles dans des conditions où cuisiner autrement était impossible. Envie de découvrir d'autres recettes typiques d'Andorre ? Testez, l'escalivada, les calçots et les croquetas !
Et vous, vous le faites avec les lardons ou sans ? Et si vous connaissez une version familiale andorrane différente de celle-ci, je suis très curieuse de l'entendre.
Si vous testez, montrez-moi votre galette sur Instagram en taguant @sommerfoodle, surtout si elle est bien dorée.